Histoire de vocation

 

Texte de réflexion publié sur le Blogue de la Fédération des étudiantes et étudiants du Campus universitaire de Moncton (FÉÉCUM).

Vendredi le 10 novembre, une manifestation a eu lieu devant les bureaux de circonscription du premier ministre Brian Gallant et du ministre de l’Éducation postsecondaire Roger Melanson. Une soixantaine de manifestants, joyeux mélange d’étudiants et d’alliés, a bravé le froid pour s’y rassembler (Radio-Canada).

La démonstration marquait la Journée internationale des stagiaires.

Bien que la campagne de la FÉÉCUM sur les stages non-rémunérés, #Monstagemeruine, bat son plein depuis un moment, on découvre encore des enjeux qu’on n’entrevoyait pas nécessairement au départ et qui commencent à s’imposer. Le premier de ces enjeux est la nature féministe des revendications que l’on met de l’avant.

Il s'agit d'un enjeu féministe, certes, mais c'est également un enjeu de société. 

Regardons les domaines visés par nos revendications : éducation, science infirmière, travail social, nutrition, et depuis peu loisirs, sport et tourisme. Le premier visage que vous verrez en entrant dans un lieu de travail lié à ces professions sera presque invariablement celui d’une femme.

Les chiffres appuient cette affirmation, d’ailleurs. Examinons la proportion de femmes dans les domaines qui nous intéressent (Statistique Canada) :

  • Travail social : 90%

  • Soins infirmiers : 92%

  • Services communautaires et sociaux : 80%

  • Enseignement au primaire : 85%

  • Enseignement au secondaire : 66%

 

Plusieurs de ces professions comptent parmi celles qui sont les plus fréquentes chez les femmes possédant un diplôme universitaire. 

Au palmarès : 

#1 enseignante à la maternelle et au primaire

#2 infirmière

#3 enseignante au secondaire

#6 travailleuse sociale

#7 travailleuse des services communautaires et sociaux

 

Si on regarde, à l’inverse, les professions les plus souvent choisies par les hommes détenant un diplôme universitaire :

#1 Programmeur et développeur en médias interactifs

#2 Vérificateur et comptable

#3 Enseignant au secondaire

#4 Analyste et consultant en informatique

#5 Enseignant au primaire

 

On remarque que 3 des 5 ont accès à des stages co-op (informatique et administration), du moins à l’Université de Moncton (UMoncton), et que les deux autres ont intérêt à se tenir solidaires de leurs collègues féminines.

Pour vous donner un exemple plus concret de l’injustice dénoncée par les militant.e.s: l’internat (communément appelé la résidence) en médecine est rémunéré alors que l’internat en science infirmière ne l’est pas, et ce non seulement dans le même domaine mais dans le même édifice. À la rigueur, dans la même salle. On peut en venir à se demander pourquoi.

Le Devoir a posé la question à des militantes, dont l’une a répondu que « les emplois traditionnellement féminins sont vus comme un don de soi, accompli par bonté de cœur ou par amour des autres » (Le Devoir). Intéressant.

Elle ajoute par ailleurs : « Ça reste du travail ». Oui.

Ça reste du travail. Parce que ça l'a toujours été.

On voit ainsi que la campagne pour mettre fin au travail non-rémunéré des stagiaires est plus qu'un effort pour mettre fin à une situation fondamentalement injuste, c'est également un moyen de s'attaquer à l'inégalité persistante entre les femmes et les hommes.

Récemment encore on nous présentait des chiffres plutôt décourageants sur ce problème à l'échelle planétaire: une étude portant sur 144 pays estime qu'il faudra 217 ans encore, au rythme actuel, pour éliminer complètement l'inégalité dans le domaine du travail. Cet estimé est en recul comparé à l'année dernière, où on calculait qu'il faudrait «seulement» 170 ans pour y parvenir (Radio-Canada). C'est un grand pas en arrière après 10 ans de progrès constant (Radio-Canada).

L'écart demeure aussi marqué dans le domaine de la représentation politique et en santé (World Economic Forum).

Dans le cas des professions traditionnellement féminines, il faut bien admettre que la perception générale est qu'il faut accepter un certain sacrifice pour y travailler. On va y exiger des travailleurs des choses qui ne seront pas exigées ailleurs, ou du moins, pas sans être adéquatement rémunérées.

Si on veut espérer un jour mettre fin à cet écart persistant entre femmes et hommes dans le milieu du travail, peut-être devrait-on d'abord reconnaître que toutes les tâches réalisées pour l'employeur sont du travail, et que tout travail mérite d'être rémunéré. Affirmer le contraire se réduit plus ou moins à accepter l'esclavage comme outil économique.

Pourquoi alors serait-il acceptable que certains stagiaires soient rémunérés et d'autre pas? Qu'est-ce que cela dit de nous? Que ce soit le résultat de choix conscients ou non, le système actuel continue de conditionner les femmes à accepter un standard différent de celui des hommes.

Quand il s'agit de stages - et de métiers - pour le compte du gouvernement, en plus, la chose n'en devient que plus odieuse. Si il fut un temps où ces métiers, celui d'enseignant, d'infirmière, de travailleuse sociale à la rigueur, étaient effectivement une vocation, il faut aussi se souvenir que les personnes qui les occupaient - les religieuses - étaient célibataires, logées, nourries et blanchies.

Ce qui n'est, genre, plus le cas aujourd'hui. Aujourd'hui, les femmes qui entrent sur le marché du travaille veulent, comment dire, être payées au même titre que les hommes, rapport qu'elles ne sont pas là pour être des bénévoles. Et qu'elles ont les mêmes dépenses. Et que les deux sont des êtres humains.

Histoire de vocation, semblerait-il.

Raymond Blanchard est agent de recherche et projets à la Fédération des étudiantes et étudiants du Campus universitaire de Moncton (FÉÉCUM). Il s'agit d'un texte de réflexion, aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.

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